Alors que le Sommet de l’Union africaine bat son plein dans la capitale éthiopienne, c’est un message d’urgence économique qu’est venu délivrer Claver Gatete, Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA). Devant un parterre de chefs d’État et de ministres réunis pour un événement parallèle de haut niveau, le haut responsable onusien a dressé un constat sans appel : l’Afrique doit impérativement conquérir sa souveraineté sanitaire, sous peine de rester structurellement dépendante d’un système mondial en pleine recomposition.
« L’ère de l’hypermondialisation cède la place à l’ère de la résilience stratégique »
D’emblée, Claver Gatete a planté le décor. Le monde change. Radicalement. « L’ère de l’hypermondialisation cède la place à une ère de résilience stratégique », a-t-il déclaré, soulignant que les nations, partout, reconsidèrent leurs dépendances dans les secteurs critiques. Et la santé, autrefois reléguée au rang de « simple service social », est désormais érigée au rang de secteur économique stratégique, au même titre que l’alimentation, l’énergie ou la technologie.
« L’accès aux médicaments, aux vaccins et aux intrants médicaux façonne désormais la stabilité nationale, la productivité du travail et la compétitivité économique », a martelé le Secrétaire exécutif.
Le choc des chiffres : l’aide au développement divisée par deux en quatre ans
Pour justifier l’urgence d’une action continentale, Claver Gatete a sorti des chiffres qui donnent le vertige. L’aide publique au développement consacrée à la santé a chuté de manière vertigineuse, passant d’environ 80 milliards de dollars en 2021 à seulement 39 milliards en 2025. Une coupe de plus de moitié en l’espace de quatre ans.
Dans le même temps, les pressions liées au service de la dette se sont accrues, réduisant les marges de manœuvre budgétaires des États africains. Paradoxe cruel : bien que le continent dépense chaque année près de 145 milliards de dollars pour la santé, les gouvernements n’en financent directement que moins de la moitié, laissant les ménages supporter le reste via des dépenses directes souvent catastrophiques pour leur équilibre économique.
« Dans de nombreux pays, des familles vendent leurs biens productifs pour payer les factures médicales, des travailleurs perdent leur emploi, des enfants sont contraints de quitter l’école », a-t-il détaillé. « Il ne s’agit pas seulement de conséquences sociales, mais aussi macroéconomiques. »
« 1,5 milliard d’habitants, un quart de la charge mondiale de morbidité, moins d’un millier de fabricants »
Mais le problème, a insisté Gatete, n’est pas seulement financier. Il est structurel et industriel. Le constat est accablant : l’Afrique, qui abrite plus de 1,5 milliard d’habitants et supporte près d’un quart de la charge mondiale de morbidité, ne compte pas plus d’un millier de fabricants pharmaceutiques. La production locale de médicaments reste dérisoire, condamnant le continent à importer l’essentiel de ses intrants médicaux.
« Il est inacceptable qu’un continent de 1,5 milliard d’habitants soit desservi par moins d’un millier de fabricants pharmaceutiques », a-t-il tonné, dénonçant une dépendance qui expose les systèmes de santé africains « aux prix, aux décisions et aux perturbations extérieures ».
La ZLECAf, levier stratégique de la souveraineté sanitaire
Face à ce constat, la solution ne peut être que collective. « Aucun pays africain ne peut, à lui seul, atteindre l’échelle nécessaire à une production pharmaceutique compétitive », a souligné Claver Gatete. C’est ici qu’intervient la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Selon lui, l’intégration régionale peut devenir un instrument majeur de sécurité sanitaire, grâce à la mutualisation des achats, à l’harmonisation des réglementations et au développement de chaînes de valeur pharmaceutiques à l’échelle continentale.
« Grâce aux chaînes de valeur permises par la ZLECAf, les médicaments peuvent être produits de manière compétitive en Afrique plutôt que d’être importés à grands frais et à grands risques », a-t-il plaidé.
Quatre priorités pour une action immédiate
Devant les chefs d’État, le Secrétaire exécutif de la CEA a formulé quatre priorités pour accélérer la marche vers la souveraineté sanitaire :
1. Intégrer le financement de la santé dans les cadres fiscaux nationaux, au même titre que les infrastructures, l’énergie ou la sécurité, pour garantir des financements prévisibles.
2. Mobiliser les ressources intérieures via une fiscalité plus efficace et numérisée, des taxes favorisant la santé, et des instruments innovants comme le financement mixte, les obligations de la diaspora ou les échanges de dettes contre des mesures sanitaires.
3. Développer délibérément la production pharmaceutique locale par l’harmonisation réglementaire, le transfert de technologie et l’investissement privé, en s’appuyant sur les chaînes de valeur régionales.
4. Renforcer les systèmes de santé en tant qu’infrastructure économique, en traitant les laboratoires, les réseaux de surveillance, les plateformes numériques et les chaînes du froid avec la même priorité que les ports ou les corridors de transport.
« Serons-nous consommateurs ou producteurs dans l’économie mondiale de la santé ? »
La question finale posée par Claver Gatete résonnait comme un défi existentiel : « Les choix que nous faisons maintenant détermineront si l’Afrique participe à l’économie mondiale de la santé ou si elle en reste dépendante. Serons-nous des consommateurs au sein du système de santé mondial, ou deviendrons-nous des producteurs ? »
« La souveraineté sanitaire est, en fin de compte, une question de souveraineté économique », a-t-il conclu, avant d’assurer les États membres du soutien de la CEA pour construire « des systèmes de santé financés par des ressources africaines, fournis par l’industrie africaine et guidés par une politique africaine ».
Un message qui devrait nourrir les débats des prochains jours, alors que les dirigeants africains planchent sur l’avenir sanitaire du continent.
Mohamed Saliou CAMARA – E-mail [email protected] – Tél : +224620711095










