Tout en réaffirmant le rôle fondamental de l’infrastructure de traitement des données (DPI) dans la transformation numérique de l’Afrique, les intervenants ont souligné que le continent doit désormais passer de l’infrastructure au processus de transformation numérique, en misant sur l’intelligence artificielle. À l’aube de l’ère du renseignement en Afrique, il est essentiel de développer les compétences locales en matière de traitement des données, d’informatique et de modélisation de l’IA afin de garantir que les solutions d’IA répondent aux besoins régionaux.
Soulignant l’urgence de cette transition, Américo Muchanga, ministre de la Communication et de la Transformation numérique de la République du Mozambique, a fait remarquer que l’infrastructure de données et de protection des données (IDP) est devenue aussi essentielle à la vie moderne que l’électricité. Il a insisté sur le fait que les nations doivent désormais avoir la vision stratégique nécessaire pour classifier leurs données et décider quelles ressources resteront sur site ou dans des clouds souverains, afin de garantir que les données africaines restent sous contrôle africain.
Ce sentiment a été partagé par Pius Stephen Chaya, vice-ministre du Bureau présidentiel pour la planification et l’investissement en Tanzanie, qui a souligné que pour que de telles infrastructures aient un impact, une approche de partenariat public-privé holistique et collaborative est nécessaire, ancrée dans des lois robustes en matière de cybersécurité et de protection des données personnelles afin de préserver la souveraineté nationale.
Ce passage à l’autonomie doit s’accompagner d’une nouvelle ère de « mise en œuvre à grande échelle », permettant de passer de la simple conception des politiques à leur déploiement concret. Au Botswana, le gouvernement utilise son Fonds d’accès universel et de services, alimenté par une taxe de 1 % prélevée sur les opérateurs de téléphonie mobile, afin de connecter les écoles et les villages les plus reculés. Ndaba Gaolathe, vice-président et ministre des Finances de la République du Botswana, a souligné que si le continent a toujours excellé dans la planification des politiques, leur mise en œuvre a souvent échoué. Il a affirmé qu’il est désormais impératif de donner la priorité à l’exécution en éliminant tous les obstacles législatifs afin de garantir que les projets technologiques apportent des avantages tangibles aux citoyens.
Un thème central des discussions était la nécessité d’un lieu dédié à l’IA. M. Adil el Youssefi, PDG d’Africa Data Centres (Cassava Technologies), a souligné l’urgence de créer des « usines à IA » pour héberger et traiter localement les données africaines. Il a également indiqué que le continent devait décupler la capacité de ses centres de données pour combler le retard actuel : l’Afrique génère moins de 1 % des données mondiales alors qu’elle représente près de 20 % de la population mondiale. Ces usines à IA, alimentées par une énergie fiable et abordable, sont essentielles à la construction de l’infrastructure de renseignement africaine.
Afin de réduire les risques liés à ces investissements de grande envergure et de garantir des rendements durables, il a été demandé aux gouvernements de jouer le rôle de clients de référence pour stimuler la demande, tout en accélérant la numérisation des services publics pour générer des données de haute qualité et adaptées aux besoins. L’importance de développer des clouds souverains nationaux et de promouvoir l’intégration régionale grâce à des modèles innovants tels que les « ambassades de données » a également été soulignée. Ces modèles permettent aux pays de mutualiser la demande et les ressources, tout en garantissant que la valeur économique des données africaines reste sur le continent.
L’ambassadeur Philip Thigo, envoyé spécial pour la technologie de la République du Kenya, a déclaré que l’ère du mimétisme dans les politiques technologiques africaines est révolue. Il a souligné que « l’Afrique doit privilégier le traitement local des données et des systèmes auditables qui reflètent les langues locales et les réalités du continent ». Ainsi, le continent pourra s’affranchir de l’exploitation des données étrangères et des modèles profondément ancrés dans les contextes socio-économiques africains. Il a insisté sur le fait que le monde est entré dans une « ère de l’intelligence », exigeant le développement d’une intelligence publique numérique s’appuyant sur des modèles d’IA en langues locales. Du point de vue de l’inclusion, la discussion a porté sur la fracture numérique persistante, soulignant que près d’un milliard d’Africains restent hors ligne malgré la couverture réseau mobile. Représentant le secteur, Mme Angela Wamola de la GSMA a plaidé pour la suppression urgente des droits de douane sur les appareils mobiles et les smartphones d’entrée de gamme afin de garantir un accès inclusif à l’économie numérique.
Le Secrétaire exécutif de la CEA, M. Claver Gatete, a souligné la nécessité de mesurer l’impact économique de la transformation numérique, précisant que sans mesure de l’impact des technologies sur le PIB, il est impossible de le monétiser. Afin de garantir cette transition numérique souveraine et de favoriser la sécurité économique, le dialogue a mis en évidence l’impératif de renforcer les systèmes statistiques nationaux. Il a été affirmé que des instituts de statistique dotés de ressources suffisantes sont essentiels pour mesurer l’impact réel des technologies sur le PIB, éclairer les politiques publiques et garantir la responsabilité nationale.
La session s’est conclue par un appel à traduire la stratégie de l’Union africaine en matière d’IA en cadres locaux opérationnels prévoyant un financement dédié à la gouvernance des données. Cet investissement est essentiel pour atténuer le coût réel de la dépendance numérique et garantir que les données et l’IA soient utilisées non seulement comme des technologies, mais aussi comme les principaux moteurs de la productivité continentale souveraine.











