Ils étaient réunis à Addis-Abeba pour parler d’intégration continentale, d’Agenda 2063, de grands chantiers pour l’avenir. Mais c’est un chiffre qui a glacé l’assistance. « En Afrique, plus de 300 millions de personnes n’ont toujours pas accès à une eau potable salubre », a déclaré Claver Gatete, le numéro deux de l’ONU, devant le Conseil exécutif de l’Union africaine .
Nous sommes le 11 février 2026. Officiellement, l’humanité est censée avoir éradiqué ce genre de pénuries dans quatre ans. Officieusement, on n’en a jamais été aussi loin.
Posons les faits. Ils viennent des Nations Unies. Ils ne sont pas négociables. 300 millions d’Africains. 20 % du continent. 780 millions de personnes – plus de la moitié de la population – vivent sans installations sanitaires décentes . Et puis il y a cette horloge infernale, ce cadran que l’OMS a branché sur les morgues de l’indifférence : 115 décès évitables chaque heure. Choléra, diarrhée, fièvre typhoïde. Des maladies qu’on soigne avec du sel de réhydratation et du savon, qui continuent de faucher des vies faute d’investissements à la hauteur .
« L’eau et l’assainissement ne sont pas de simples services sociaux, insiste Gatete. Ce sont des infrastructures économiques. » Traduction : sans eau, pas d’usine compétitive, pas de centre logistique, pas d’agriculture irriguée, pas d’économie tout court . Les États le savent. L’Angola a rappelé cette semaine à la tribune de l’ONU son programme « Eau pour tous ». Le Sénégal, le Mali, la Mauritanie lancent des projets transfrontaliers à 7 millions de dollars . Mais c’est une goutte d’eau dans un océan de besoins.
Alors on prépare des conférences. Une grande messe sur l’eau est annoncée pour décembre 2026, à New York. À Dakar, fin janvier, tout le gratin onusien s’est retrouvé pour les préparatifs. Discours, panels, « dialogues interactifs » . Le ministre sénégalais Cheikh Tidiane Dieye parle d’un « moment décisif pour l’humanité ». Son homologue émirati, Abdulla Balalaa, déplore que l’eau soit « sous-évaluée, sous-financée et sous-priorisée » . Il a raison. Mais en attendant, l’eau sous-priorisée continue de tuer 115 personnes par heure.
Le plus effrayant n’est pas le manque de solutions. Il est dans le retard accumulé. En 2015, le monde a promis l’ODD 6 : l’accès universel à l’eau et à l’assainissement pour 2030. À mi-parcours, les Nations Unies admettent que tous les indicateurs sont dans le rouge . Pour l’Afrique subsaharienne, les modèles prédisent désormais un horizon bien au-delà de 2050. Pendant ce temps, la population explose et le climat assoit les nappes.
L’ironie ? Le continent manque d’eau, mais il croule sous les financements… qu’il n’obtient pas. Les ONG réclament 30 milliards de dollars par an. L’ONU estime les besoins réels à 114 milliards pour tenir la promesse de 2030 . L’argent est là, dans les caisses de Davos et des fonds souverains. Mais il dort. « Nous restons en retard sur l’ODD 6 non pas par manque d’engagements, mais parce que les systèmes d’exécution restent fragmentés », analyse Michelle Gyles-McDonnough, la patronne de l’UNITAR .
Traduction : on parle beaucoup, on dépense peu, on construit mal.
Le scandale du siècle n’est donc pas le manque d’eau. Il est dans ce décalage obscène entre la gravité de la tragédie et la tiédeur de la réponse. 115 morts par heure. 300 millions d’oubliés. Et devant eux, une communauté internationale qui prépare des conférences, rédige des rapports et contemple son échec avec la sérénité des bonnes consciences.
Il reste quatre ans pour sauver l’ODD 6. Quatre ans pour inverser la courbe. Après, il sera trop tard. Et nous devrons expliquer à nos enfants pourquoi, en 2026, l’humanité savait tout, pouvait tout, et a préféré regarder ailleurs.
MOHAMED SALIOU CAMARA – E-mail : [email protected]













