Dans un contexte de tensions migratoires croissantes en Europe, les migrants guinéens en Allemagne se retrouvent au cœur d’un débat houleux. Alors que des milliers d’entre eux font face à des procédures d’expulsion, des rapports du Bundeskriminalamt (BKA) mettent en lumière une augmentation alarmante de la criminalité organisée, y compris la cybercriminalité, impliquant des réseaux ouest-africains. Mais derrière ces accusations, des accords bilatéraux entre Berlin et Conakry visent à réguler les flux, tout en soulevant des questions humanitaires. Décryptage d’une situation explosive.
Les Migrants Guinéens : Une diaspora précaire sous les projecteurs
Environ 6 000 Guinéens se trouvent en situation irrégulière en Allemagne, selon des estimations récentes des autorités guinéennes. Ces migrants, souvent arrivés via des routes périlleuses à travers l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud, incluent des demandeurs d’asile déboutés et des travailleurs économiques dépassant leur visa. Des données plus anciennes, datant de 2019, chiffraient la communauté guinéenne totale à 16 000-17 000 personnes, avec une minorité impliquée dans des délits graves comme les vols ou les violences. Mais c’est la cybercriminalité qui émerge comme une préoccupation majeure, alimentée par la vulnérabilité de ces migrants et les réseaux transnationaux.
Le BKA, dans ses rapports annuels sur la criminalité, note une surreprésentation des migrants non-européens dans le crime organisé, avec une hausse de 76 % des cas impliquant des migrants en un an (données de 2021, mais tendances persistantes). Pour 2024, le BKA a enregistré 1,967 million de suspects criminels connus, dont 8,8 % étaient des migrants temporaires comme les demandeurs d’asile ou les irréguliers. Bien que les Guinéens ne soient pas isolés dans ces statistiques, des opérations policières ciblent de plus en plus des réseaux africains opérant en Europe.
La Cybercriminalité : Un fléau Ouest-Africain exporté en Europe ?
La Guinée, comme d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, connaît une explosion de la cybercriminalité : fraudes via réseaux sociaux, phishing, et blanchiment via cryptomonnaies. Le rapport 2025 d’Interpol sur les cybermenaces en Afrique identifie les scams en ligne, le ransomware et les compromissions d’emails professionnels comme dominants, avec des liens vers les diasporas européennes.
Des arrestations récentes, comme l’opération « Carton Rouge 2.0 » qui a mené à 651 interpellations dans 16 pays africains, révèlent des connexions potentielles avec des migrants en Allemagne impliqués dans des escroqueries transnationales.
Le BKA, dans son Rapport National sur la Cybercriminalité 2024, dénombre 131 391 cas de cybercrimes en Allemagne, plus 201 877 offenses venues de l’étranger ou de lieux inconnus. Bien que les attaques d’État (souvent russes ou chinoises) dominent les gros titres – avec des coûts estimés à 300 milliards d’euros pour l’économie allemande en un an – les réseaux criminels migrants contribuent à des fraudes plus « artisanales » comme le phishing et les arnaques aux investissements. Des experts du BKA soulignent que des migrants vulnérables, recrutés par des gangs établis, étendent ces activités en Europe en raison de leur précarité économique. Cependant, ces cas représentent une minorité : seulement 1 % des crimes liés à des « clans migrants », selon le BKA, mais les médias amplifient souvent ce narratif, créant un biais perceptuel.
En 2025, les autorités allemandes ont intensifié leur focus sur la crypto et les schémas de fraude complexes, avec des coopérations internationales contre les groupes cybercriminels organisés. Pour les Guinéens, cela se traduit par des arrestations sporadiques pour fraudes en ligne, parfois décrites dans les médias guinéens comme des « enchaînements comme des criminels » lors d’opérations contre ces réseaux.
Les accords bilatéraux : Un cadre pour le rapatriement et la coopération
Pour gérer ces flux et la criminalité associée, l’Allemagne et la Guinée ont signé un accord clé en 2018 : l’Accord entre le Gouvernement de la République Fédérale d’Allemagne et le Gouvernement de la République de Guinée concernant la coopération dans le domaine de la migration légale et illégale ». Signé à Conakry le 5 janvier 2018 et entré en vigueur le 7 février 2019, cet accord vise à intensifier la coopération sur la migration légale, faciliter les retours volontaires et soutenir les déportations. Il couvre l’échange d’informations, l’établissement de la nationalité et la délivrance de laissez-passer consulaires par l’ambassade guinéenne.
Cet accord s’inscrit dans un cadre plus large de partenariats migratoires européens. L’UE a conclu des arrangements de réadmission non contraignants avec la Guinée, entre autres, pour accélérer les retours. En Guinée, le ministre des Affaires étrangères Morissanda Kouyaté a rapporté que seuls 120 rapatriements ont eu lieu ces quatre dernières années, malgré les efforts. Ces accords incluent aussi une dimension anti-criminalité, alignée sur la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, à laquelle les deux pays adhèrent.
Cependant, des critiques humanitaires émergent : les conditions de retour en Guinée, marquée par l’instabilité et la pauvreté, posent des risques. Des évaluations régionales, comme celle sur la coopération transnationale dans le Golfe de Guinée contre le trafficking, soulignent des lacunes dans l’implémentation de ces accords.
Vers une politique plus stricte ?
Avec l’évolution des rapports BKA – qui prévoient un focus accru sur la cybercriminalité en 2026, incluant AI et crypto – et les accords existants, l’Allemagne pousse pour des rapatriements plus rapides. Mais experts et ONG rappellent que la majorité des migrants guinéens ne sont pas criminels, et que stigmatiser la diaspora risque d’aggraver les tensions. Alors que l’Europe renforce ses frontières, ces dynamiques pourraient redessiner les relations germano-guinéennes, entre coopération sécuritaire et défis humanitaires.
Mohamed Saliou CAMARA – Journaliste d’investigation – Analyste des données – Fact-checker- E-mail : [email protected] – Tél : +224620711095













