Dans un virage géopolitique brutal, la Suède a annoncé la fin de son aide au développement à plusieurs pays africains, libérant des centaines de millions d’euros pour renforcer son soutien à l’Ukraine face à l’agression russe. Cette décision, saluée par le gouvernement comme une « priorité vitale », suscite déjà une vague de critiques pour ses retombées sur les populations les plus vulnérables du continent noir.
C’est une page d’histoire qui se tourne pour la Suède, longtemps championne mondiale de l’aide au développement. Le 5 décembre dernier, le ministre de la Coopération internationale au développement et du Commerce extérieur, Benjamin Dousa, a dévoilé un plan choc : la fin progressive des programmes d’aide à long terme destinés au Zimbabwe, à la Tanzanie, au Mozambique, au Liberia et à la Bolivie. Au total, ces pays ont reçu plus de 50 milliards de couronnes suédoises (environ 4,6 milliards d’euros) sur les 25 dernières années. Désormais, ces flux financiers, estimés à plus de 2 milliards de couronnes (212 millions de dollars) sur les deux prochaines années, seront réalloués vers Kiev.
« Nous avons le devoir et l’obligation de soutenir l’Ukraine. L’argent doit bien venir de quelque part pour que le budget reste équilibré », a martelé Dousa lors d’une conférence de presse à Stockholm. Le gouvernement prévoit d’augmenter son aide à l’Ukraine à au moins 10 milliards de couronnes (913 millions d’euros) en 2026, portant la part dédiée à ce conflit à près de 20 % de l’enveloppe totale d’aide suédoise. Ces fonds cibleront notamment la reconstruction des infrastructures énergétiques ukrainiennes, ravagées par les bombardements russes.
Cette réorientation s’inscrit dans une refonte plus large de la politique étrangère suédoise, impulsée depuis 2022 par un gouvernement de droite minoritaire, soutenu par les Démocrates de Suède, un parti anti-immigration. Stockholm a déjà réduit son aide à plus de dix pays depuis son arrivée au pouvoir, dont le Burkina Faso, le Mali et l’Irak. L’aide humanitaire immédiate ne sera pas touchée, mais les programmes structurels de développement – axés sur la lutte contre la pauvreté, l’éducation et la santé – seront stoppés net au 31 août 2026. Pour rationaliser les coûts, trois ambassades suédoises, principalement dédiées à ces aides, fermeront leurs portes : celles de Bolivie (La Paz), du Liberia (Monrovia) et du Zimbabwe (Harare).
Un « saupoudrage inefficace » selon le ministre
Dousa n’a pas mâché ses mots pour justifier ce choix. « Pendant trop longtemps, l’aide suédoise a été trop dispersée. Nous avons fonctionné comme un arroseur, ce qui a entraîné un manque de contrôle », a-t-il lancé, regrettant que « dans de nombreux cas, nous ne sachions même pas si cela a été utile ». Selon lui, plusieurs pays africains ont développé une « dépendance » à ces subventions, freinant les réformes internes nécessaires. La Tanzanie, par exemple, a perçu 70 milliards de couronnes depuis 1962, sans résultats proportionnels en matière de réduction de la pauvreté.
Cette critique résonne avec les priorités actuelles de Stockholm : lier l’aide à des objectifs anti-immigration, comme le renforcement des capacités des pays voisins des zones de conflit pour accueillir des réfugiés, ou conditionner les fonds au rapatriement des nationaux condamnés en Suède. Le budget global d’aide suédoise passera d’ailleurs de 56 à 53 milliards de couronnes l’an prochain, reflétant des contraintes fiscales internes.
Colère en Afrique et au sein des ONG
La nouvelle tombe mal pour les pays concernés, déjà aux prises avec des défis post-pandémie, des crises climatiques et des instabilités économiques. Au Zimbabwe, où l’inflation galopante et la sécheresse menacent des millions de personnes, le gouvernement a qualifié la décision de « trahison d’un partenaire historique », sans lien apparent avec des tensions bilatérales – Dousa a insisté sur le fait que cela « n’est pas lié à des événements spécifiques au Zimbabwe ». En Tanzanie et au Mozambique, des voix officielles appellent à une diversification des partenariats vers la Chine ou l’Inde, tandis que des économistes locaux craignent un « effet domino » sur d’autres donateurs européens.
Les organisations humanitaires ne mâchent pas non plus leurs mots. Cecilia Chatterjee-Martinsen, directrice internationale de Save the Children Suède, alerte sur des « conséquences catastrophiques pour les plus pauvres du monde ». « Cette coupe prive des communautés entières de soutiens essentiels en santé et éducation, au moment où l’Afrique fait face à ses pires crises humanitaires depuis des décennies », dénonce-t-elle. Des experts comme ceux de l’OCDE soulignent que cette tendance – observée aussi aux États-Unis sous une rhétorique « America First » – pourrait aggraver le fossé Nord-Sud, avec une aide mondiale en baisse de 10 % depuis 2022.
Un signal européen dans la guerre hybride
Au-delà de l’Afrique, cette décision illustre la mobilisation européenne face à la guerre en Ukraine, qui entre dans sa quatrième année. La Suède, membre récent de l’OTAN, s’aligne sur un paquet militaire conjoint de 430 millions d’euros avec ses voisins nordiques (Danemark, Finlande, Norvège, Islande, Lettonie, Lituanie et Estonie). À Bruxelles, la Commission européenne explore des mécanismes comme des eurobonds ou des prêts adossés aux avoirs russes gelés pour financer Kiev, malgré les veto hongrois.
Critiques russes et voix du Sud global, comme le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov en juillet dernier, dénoncent un « scandale » : l’aide à l’Ukraine via le FMI et la Banque mondiale a déjà dépassé celle accordée à l’ensemble de l’Afrique ces deux dernières années. Pour Dousa, pourtant, la donne est claire : « Il n’y a pas de planche à billets magique pour l’aide. »
Reste à voir si ce recentrage portera ses fruits. En attendant, l’Afrique paie l’addition d’un conflit à des milliers de kilomètres, rappelant que la solidarité internationale a désormais ses priorités géostratégiques. Stockholm promet de maintenir des liens commerciaux et culturels avec les pays impactés, mais le scepticisme domine. La Suède, berceau du modèle social, réinvente-t-elle son rôle mondial… ou le sacrifie-t-elle sur l’autel de la realpolitik ?
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