Mes chers compatriotes sud-africains,
Mes frères et sœurs africains,
Aujourd’hui, je m’adresse à vous avec le poids de l’histoire et la clarté d’une conscience collective. Nous traversons une période troublée, marquée par la frustration légitime face au chômage massif, à la pauvreté persistante, à la criminalité et aux inégalités qui rongent notre nation. Mais dans cette colère, un danger grave émerge : celui de pointer du doigt nos frères et sœurs africains, accusés à tort d’être la source de nos maux. Nous chassons des fantômes pendant que les vrais coupables rient dans l’ombre.
Rappelez-vous notre lutte. La libération de l’Afrique du Sud n’a jamais été une affaire sud-africaine seule. Elle fut un combat continental, un projet panafricain. Des milliers de nos combattants ont trouvé refuge en Zambie, en Tanzanie, en Guinée-Conakry, au Nigeria et dans bien d’autres nations sœurs. Ces pays ont ouvert leurs portes, partagé leurs maigres ressources, formé nos cadres, financé notre résistance et porté notre cause sur la scène internationale. Ils ont fait de notre liberté une cause africaine commune. Aujourd’hui, lorsque nous disons à un migrant africain à Johannesburg : « Rentre chez toi », il ne comprend pas. Car dans son esprit, et dans l’histoire, l’Afrique du Sud lui appartient aussi. Il a contribué à la libérer.
La xénophobie, ou plutôt cette afrophobie qui se propage, n’est pas seulement une injustice morale. Elle est un reniement de notre identité collective. Elle efface la mémoire des sacrifices partagés et fracture l’unité dont notre continent a tant besoin. Nous ne résoudrons pas le chômage en brûlant les échoppes des étrangers ou en organisant des marches contre les « sans-papiers ». Ces actes ne créent aucun emploi. Ils ne construisent aucune usine. Ils ne réforment aucune politique économique.
Les vrais responsables de notre régression économique sont ailleurs. Entre 1994 et 2008, notre pays connaissait une croissance soutenue, atteignant jusqu’à 6 %. À partir de 2009, la courbe s’est inversée, non pas à cause des migrants africains, mais en raison de choix politiques, de gouvernance défaillante, de corruption et d’un abandon progressif de la vision de transformation structurelle. Ce sont ces échecs internes que nous devons affronter avec courage, honnêteté et détermination. Blâmer l’étranger est une fuite en avant, une distraction dangereuse qui nous empêche de bâtir l’avenir.
L’Afrique du Sud ne peut prétendre au leadership continental tout en humiliant ceux qui ont contribué à sa naissance en tant que nation démocratique. Nous devons choisir : soit nous nous replions dans un nationalisme étroit et destructeur, soit nous embrassons pleinement notre destin de nation phare de l’intégration africaine. L’avenir de notre continent dépend de cette unité – dans le commerce, l’éducation, l’industrie et la mobilité des personnes.
À mes compatriotes qui souffrent : votre colère est compréhensible, mais ne la laissez pas être détournée vers le mauvais ennemi. Exigeons ensemble une meilleure gouvernance, des politiques économiques audacieuses qui créent des emplois pour tous, un contrôle des frontières juste et humain, et une lutte implacable contre la criminalité, quelle que soit l’origine des auteurs.
L’Afrique nous regarde. L’histoire nous juge. Ne transformons pas notre liberté chèrement acquise en une forteresse d’égoïsme. Affirmons plutôt, avec fierté et sagesse : « L’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, unis dans notre diversité, et engagés dans le destin commun de notre continent. »
Que l’esprit de l’Ubuntu et du panafricanisme guide nos pas. Ensemble, nous pouvons bâtir une nation prospère et un continent uni.
Je vous remercie.
THABO M’BEKI, ancien Président de l’Afrique du Sud.











