L’Afrique se retrouve une fois de plus au cœur d’une course mondiale aux ressources. Face à la transition énergétique mondiale, la demande en minéraux essentiels explose, et l’Afrique en détient une part considérable. Depuis des générations, le continent fournit au monde des matières premières et des produits semi-finis, tout en ne recevant qu’une part infime de l’immense richesse générée par ce secteur. Mais la richesse du continent n’est ni une stratégie ni une fatalité. À moins d’un changement de cap, ce nouvel essor risque de reproduire le schéma classique de l’exportation de matières premières et de l’importation de prospérité, laissant aux pays et aux communautés minières des paysages dégradés, des services limités, peu d’opportunités économiques durables et bien peu de retombées de l’exploitation de leurs ressources minérales.
Alors que les dirigeants de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) se réunissent à Durban pour le 46e Sommet ordinaire, à un moment où l’industrialisation, les infrastructures et la transformation des ressources minérales critiques sont au cœur de l’avenir de la région, une occasion unique se présente de mener une action concertée afin de dépasser le simple rôle de source de richesse pour les autres économies. De plus, la SADC peut offrir au reste du continent des enseignements précieux sur la manière dont des ressources minérales exceptionnelles peuvent favoriser la création de valeur ajoutée, l’intégration régionale et un développement inclusif.
Le continent L’Afrique détient environ 30 % des réserves mondiales de minéraux essentiels à la transition énergétique, notamment le cobalt, le cuivre, le graphite, le lithium, le manganèse, le nickel, les métaux du groupe platine et les terres rares. Elle produit plus de 77 % du cobalt mondial, 21 % du graphite naturel, 1 % du lithium, 65 % du manganèse, 5,6 % du nickel et 83 % des métaux du groupe platine. La SADC occupe une place centrale dans ce patrimoine. De la République démocratique du Congo, qui domine la production de cobalt, au Zimbabwe, producteur de lithium, en passant par l’Afrique du Sud, qui fournit le platine et le manganèse, et la Zambie, qui en est le cuivre, la région est indispensable aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
L’Agence internationale de l’énergie prévoit que la demande pour ces minéraux pourrait plus que tripler d’ici 2030 dans un scénario de neutralité carbone. Les grandes économies réorganisent déjà leurs chaînes d’approvisionnement au nom de la sécurité énergétique. Il s’agit d’une opportunité à saisir rapidement. L’histoire nous enseigne que la richesse en ressources naturelles ne garantit pas à elle seule une transformation profonde. La région de la SADC est un terrain d’expérimentation pour la volonté stratégique de l’Afrique de façonner son avenir par des choix délibérés, en évitant la dépendance et en impulsant la transformation.
Par exemple, les minéraux contribuent à hauteur d’environ 10 % au PIB de la SADC, à 25 % de ses exportations et à 20 % de ses recettes publiques. Toutefois, ce secteur ne représente que 7 % des emplois directs, ce qui souligne la nécessité d’évoluer vers une industrialisation et une valorisation des ressources minérales, qui présentent un potentiel de création d’emplois plus important.
La région a l’opportunité de corriger ce déséquilibre en s’engageant résolument dans la transformation, la fabrication et le développement technologique, afin de remonter la chaîne de valeur.
Opportunités et défis
Les minéraux essentiels à la transition énergétique constituent un levier d’industrialisation, d’intégration régionale et de transfert de connaissances technologiques pour la SADC. Au-delà de la dépendance aux exportations de matières premières, ces minéraux créent des emplois durables pour les femmes et les jeunes, stimulent l’entrepreneuriat local, génèrent des recettes publiques optimales et renforcent la position de l’Afrique dans l’économie verte mondiale.
Une étude Bloomberg-NEF commandée par la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et ses partenaires en 2021 a révélé que la construction d’une usine de précurseurs de batteries d’une capacité de 10 000 tonnes en République démocratique du Congo pourrait coûter environ 39 millions de dollars, soit près de trois fois moins qu’aux États-Unis, tout en réduisant les émissions par rapport aux chaînes d’approvisionnement actuelles transitant par la Chine. C’est précisément le type d’opportunité que l’Afrique doit saisir : non pas se contenter d’exporter du minerai, mais produire des biens à plus forte valeur ajoutée, développer des compétences techniques et conserver davantage de valeur ajoutée sur le continent.
Pour exploiter pleinement les vastes opportunités offertes par ce secteur, la SADC doit surmonter plusieurs défis structurels. Par ailleurs, le manque de cohérence des politiques actuelles entrave la coopération régionale et l’attraction des investissements en tant que bloc commercial. De plus, les pénuries de compétences limitent la capacité d’accéder à des activités à plus forte valeur ajoutée. Si ces contraintes ne sont pas levées, d’autres acteurs continueront de s’accaparer les bénéfices.
Recommandations
Un changement de stratégie fondamental s’impose concernant l’exploration, l’exploitation minière, la valorisation et la commercialisation des minéraux critiques dans la région de la SADC. Ce changement nécessite une orientation stratégique et des investissements dans quatre priorités :
Premièrement, la SADC doit investir massivement dans les connaissances géologiques. Dans les industries extractives, les données sont un atout majeur. Sans informations précises sur la quantité et la qualité des ressources, les pays négocient les investissements essentiels dans les minéraux pour la transition énergétique en position de faiblesse et laissent passer des opportunités.
Deuxièmement, la région doit agir de concert et élaborer un accord minier aligné sur les cadres continentaux tels que la Vision minière africaine, la Vision minière régionale de la SADC, la Stratégie africaine pour des minéraux verts et la Zone de libre-échange continentale africaine. Cet accord devrait harmoniser les régimes de redevances, les règles d’investissement, les exigences en matière de contenu local et les cadres de compétences, et soutenir le développement de chaînes de valeur transfrontalières. En outre, des politiques et des stratégies favorisant la valorisation locale, l’industrialisation et le développement des chaînes de valeur devraient être mises en place et appliquées. Par exemple, l’interdiction récente d’exporter du lithium non transformé au Zimbabwe et du cobalt non transformé en RDC pourrait encourager et promouvoir la valorisation locale.
Troisièmement, la région doit alimenter le traitement des minéraux avec une énergie propre, fiable et abordable. Les ressources solaires, hydroélectriques et autres ressources renouvelables de la SADC peuvent devenir un avantage concurrentiel si elles sont associées à la valorisation, au raffinage, au recyclage et à la fabrication. La production à faible émission de carbone n’est pas seulement un impératif environnemental ; c’est aussi une exigence croissante du marché.
La région doit élaborer et mettre en œuvre des politiques efficaces favorisant la valorisation locale à la source, la commercialisation des minéraux critiques et l’investissement dans les technologies. De plus, des efforts concertés doivent être déployés pour développer les compétences nécessaires à une économie industrielle moderne fondée sur les minéraux.
Quatrièmement, les accords de retombées communautaires doivent devenir la norme, et non l’exception. La participation au capital, l’approvisionnement local, le contenu local, le développement des compétences, les obligations environnementales et des mécanismes transparents de partage des revenus peuvent contribuer à garantir que les retombées de l’exploitation minière perdurent au-delà de la fermeture des mines. Il est inacceptable que les communautés supportent les coûts d’extraction tandis que d’autres en récoltent les fruits.
La CEA collabore avec ses États membres pour accompagner et soutenir cette transition : renforcement des chaînes de valeur régionales, amélioration de la cartographie géologique, attraction d’investissements responsables et réduction du coût élevé du capital qui freine les projets africains. La région de la SADC possède tous les atouts pour une transition énergétique juste et équitable, contribuant à la fois aux objectifs climatiques mondiaux et au développement national. Toute autre approche ne ferait que reproduire les inégalités du passé sous une nouvelle bannière. Alors que les dirigeants se réunissent à Durban, le véritable enjeu est de savoir si la SADC agira avec une vision commune et une urgence stratégique. Ce sommet doit marquer un tournant décisif vers une transformation structurelle créatrice d’emplois, de compétences et de prospérité dans toute l’Afrique australe. La SADC doit saisir cette opportunité : non seulement pour alimenter la transition énergétique mondiale, mais aussi pour impulser sa propre transformation économique et sociale.
Claver Gatete est le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA).
Délivré par:
Section des communications
Commission économique pour l’Afrique










